Sommaire
Oui, on peut aimer profondément son partenaire et ne plus (ou ne pas) le désirer. Dans mon travail de psychologue, je constate que ce décalage devient douloureux surtout quand on l’interprète comme une preuve de « fin de l’amour », alors qu’il signale souvent un mélange de facteurs physiques, psychiques et relationnels sur lesquels nous pouvons agir.
En bref
- Aimer et désirer n’obéissent pas aux mêmes mécanismes, et l’absence de désir n’est pas forcément une maladie.
- Beaucoup de baisses de libido ont des causes identifiables: hormones, médicaments, douleurs, fatigue, charge mentale, ressentiment, routine de couple.
- Un levier très concret est de tester le désir réactif: créer des conditions où l’envie peut apparaître pendant la stimulation, sans pression de performance.
- Si la situation dure, fait souffrir, ou s’accompagne de douleurs ou de détresse importante, un parcours de soin (médecin, sexologue, thérapie) aide à sortir de l’impasse.
Aimer sans désir: ce que cela dit (et ce que cela ne dit pas)
Beaucoup de femmes me décrivent une phrase intérieure qui tourne en boucle: « Je l’aime, je le trouve important, je ne veux pas le perdre… mais je n’ai plus envie. » La honte s’invite vite, parce que notre culture confond souvent désir et amour, comme si l’un devait automatiquement prouver l’autre. Or, l’amour peut s’ancrer dans l’attachement, la sécurité, la tendresse, le sentiment d’équipe, tandis que le désir relève davantage d’une énergie érotique, d’un élan, parfois plus instable, plus contextuel.
Je précise qu’il est important de différencier deux formes d’élan sexuel: le désir spontané et le désir réactif. Le premier ressemble à une envie qui précède l’intimité: on y pense, on se projette, on initie. Le second fonctionne autrement: l’envie peut naître pendant la proximité, à condition qu’il y ait un cadre favorable (temps, sécurité, absence de pression, stimulation agréable). Autrement dit: ne pas « avoir envie avant » ne signifie pas nécessairement « ne jamais pouvoir avoir envie ».
Dernier point qui soulage souvent: l’absence de désir n’est pas automatiquement un « problème à réparer ». Il existe une variabilité du désir, et parfois une asexualité ou une place durablement faible accordée à la sexualité qui relèvent davantage d’une orientation ou d’un fonctionnement personnel que d’une panne. La vraie question devient alors: « Qu’est-ce que nous voulons construire, de façon respectueuse et consentie, avec cette réalité ? »
Ce phénomène est plus fréquent qu’on ne l’imagine
Quand on croit être seule, on se tait, et le silence entretient le malentendu. Pourtant, plusieurs enquêtes récentes décrivent une baisse globale de l’activité sexuelle. Une enquête de l’Inserm (CSF-2023) a interrogé plus de 31 500 personnes entre fin 2022 et fin 2023. D’autres données issues d’une enquête LELO/IFOP indiquent que 76 % des personnes déclaraient avoir eu une relation sexuelle au cours des 12 derniers mois avant l’étude, contre 91 % en 2006. Chez les 18-24 ans, 28 % déclaraient n’en avoir eu aucune, soit cinq fois plus qu’en 2006. La fréquence hebdomadaire aurait aussi reculé, passant de 58 % à 43 % entre 2009 et 2023.
Ces chiffres ne disent pas tout de votre histoire intime, mais ils aident à remettre de l’air: ce que vous vivez n’a rien d’« anormal » au sens moral du terme. Et si l’on ajoute que, au cours de la vie, des problèmes de libido concernent environ 30 % des hommes et 40 % des femmes, on comprend pourquoi il est si important d’en parler autrement que sous l’angle du reproche ou de la défaillance.

Pourquoi je l’aime mais je n’ai pas envie: repérer les causes qui comptent vraiment
Quand le désir s’éteint, notre esprit cherche souvent une explication unique: « Je ne suis plus amoureuse », « Il ne me plaît plus », « Je suis cassée ». En consultation, je vois surtout des scénarios multifactoriels: plusieurs petites causes s’additionnent jusqu’à faire basculer le corps du côté du « non ». Le désir devient alors un signal: il indique qu’un équilibre est à réajuster.
Piste 1: le corps (hormones, douleurs, fatigue, traitements)
Le désir n’est pas qu’une idée, c’est aussi une physiologie. Des périodes comme le post-partum ou la ménopause peuvent modifier l’équilibre hormonal (oestrogènes, androgènes) et, avec lui, les sensations, la lubrification, la disponibilité mentale. Il y a aussi les traitements: certains antidépresseurs, neuroleptiques et contraceptifs hormonaux sont fréquemment impliqués dans une baisse de libido. Cela ne veut pas dire qu’il faut tout arrêter, seule, dans son coin. Cela veut dire qu’il est pertinent d’en parler, et de demander si des ajustements sont possibles.
Autre frein majeur: la douleur. Douleurs génitales, vaginisme, inconfort, maladies chroniques, fatigue, troubles du sommeil… Quand l’intimité devient un risque (douleur, inconfort, épuisement), le corps apprend à se protéger. Dans ce contexte, « ne pas avoir envie » n’est pas un caprice, c’est une stratégie de sécurité.
J’entends parfois la tentation du « petit complément » présenté comme une solution simple. Une option mineure comme la vitamine E est évoquée dans certains échanges, mais l’idée importante reste la prudence: si vous explorez cette voie, faites-le avec un avis médical, surtout si d’autres symptômes sont présents.
Piste 2: le psychisme (trauma, image du corps, ressentiment, charge mentale)
Le désir a besoin d’un minimum de sécurité intérieure. Un trauma, des antécédents d’abus, une culpabilité ancienne peuvent figer la sexualité dans un mélange d’alerte et de dissociation. Dans ces cas, une psychothérapie, et parfois des approches spécifiques comme l’EMDR, peuvent aider à remettre du choix là où il n’y avait que de la survie.

Plus « ordinaire » en apparence, l’image du corps et la confiance en soi pèsent lourd. Beaucoup de femmes décrivent un cerveau en surveillance: « Est-ce que je suis désirable ? Est-ce que mon ventre se voit ? Est-ce qu’il va remarquer… ? » Cette autocritique parasite l’excitation. Le corps est là, mais l’attention est ailleurs, sur un tableau de bord de l’évaluation.
Et puis il y a ce que j’appelle souvent la colère silencieuse. Pas la grande dispute, mais le compte émotionnel jamais réglé: des attentes non entendues, des efforts invisibles, une impression de porter seule. La charge mentale, particulièrement avec la parentalité, est un facteur systémique d’érosion du désir. Quand on se sent « en service », le passage vers l’érotisme devient difficile. Non pas parce qu’on n’aime plus, mais parce que l’espace psychique nécessaire n’existe plus.
Piste 3: la dynamique de couple (colocation, routine, peur de blesser)
Dans beaucoup de couples, l’érotisme disparaît quand la relation se transforme en gestion logistique. La tendresse demeure, l’équipe parentale ou domestique fonctionne, mais la séduction s’érode. On devient partenaires de planning avant d’être partenaires de peau. Cette « colocation amoureuse » n’est pas une faute, c’est un glissement fréquent, surtout quand la fatigue s’installe.
Un autre frein très concret est la peur de parler. Beaucoup de femmes se taisent pour protéger l’autre: « Je ne veux pas le blesser », « Je ne veux pas qu’il pense qu’il ne me plaît plus », « Je ne veux pas qu’on se dispute ». Le paradoxe est cruel: le silence protège à court terme, mais il isole à long terme. Il fabrique des interprétations, parfois très violentes, chez l’un comme chez l’autre.
Quand une femme me dit « je n’ai pas envie », je l’invite d’abord à entendre ce que son corps et sa vie essaient de raconter, plutôt qu’à se juger.
Un outil simple: la checklist à apporter au médecin
Si vous avez le sentiment que « quelque chose a changé », ou si la baisse de désir dure, une démarche structurée évite de s’éparpiller. L’idée est de préparer une consultation médicale efficace, sans devoir tout raconter dans le désordre, et sans minimiser ce qui vous arrive.

| Ce que je note | Exemples d’éléments à apporter | À discuter avec |
|---|---|---|
| Symptômes | libido nulle ou rare, excitation difficile, douleurs, anorgasmie, baisse d’affection vs baisse d’envie, fatigue chronique | médecin ou gynécologue |
| Médicaments | antidépresseurs, neuroleptiques, contraceptifs hormonaux, antipsychotiques, antihypertenseurs | médecin prescripteur |
| Examens | bilan hormonal (oestrogènes, testostérone), bilan thyroïdien, bilan général (anémie, diabète), dépistage dépression-anxiété | médecin |
| Questions | lien possible traitement-libido, alternatives contraceptives, options thérapeutiques, orientation vers sexologue ou psychiatre | médecin |
Certains signaux imposent de ne pas attendre: détresse psychologique majeure, idées suicidaires, douleur sexuelle intense, perte soudaine de libido associée à d’autres signes comme une fatigue extrême ou une perte de poids. Dans ces situations, l’enjeu n’est plus seulement la sexualité, c’est votre sécurité.
En parler sans blesser: des phrases qui ouvrent au lieu d’accuser
Le désir ne revient pas sous injonction. En revanche, la sécurité relationnelle, elle, se construit. Et la façon dont on parle de l’absence de désir peut soit créer une alliance, soit installer un rapport de force.
- Choisir un moment neutre: pas dans le lit, pas juste après un refus, pas au milieu d’une crise parentale. Un temps calme, court, suffit pour amorcer.
- Parler en « je »: « je ressens », « je me questionne », « j’ai besoin qu’on comprenne ensemble », plutôt que « tu ne… » ou « tu fais… ».
- Rappeler l’amour et l’intention: « je t’aime » et « je veux qu’on trouve une manière de se retrouver » apaisent la peur du rejet.
Voici un exemple de formulation simple: « Je t’aime beaucoup. En ce moment, je ressens peu de désir, et ça me travaille. J’aimerais qu’on explore ensemble ce qui se passe, sans se mettre la pression. » Si votre partenaire se défend ou panique, une réponse possible est: « Ce n’est pas une sanction. Ce n’est pas contre toi. C’est une situation qui me questionne, et j’ai envie qu’on fasse équipe, éventuellement avec un professionnel. »
Ce type de dialogue ne règle pas tout en une fois. Il pose un cadre: on cesse de traiter le sujet comme un verdict, on le traite comme un problème commun à comprendre.
Tester le désir réactif: un protocole de 30 jours, sans performance
Quand la libido est basse, beaucoup de couples n’ont plus que deux options apparentes: « faire l’amour sans envie » ou « ne plus rien faire du tout ». Les deux finissent souvent en rancoeur. Tester le désir réactif ouvre une troisième voie: créer un contexte où l’envie peut émerger, tout en gardant une règle non négociable: consentement, absence de pression, arrêt si détresse.

Je propose souvent une structure en quatre temps, sur 30 jours, avec une auto-évaluation hebdomadaire très simple (échelle de désir de 0 à 10, et ressenti sur la connexion émotionnelle). Si au bout de 30 jours rien ne bouge, ce n’est pas un échec: c’est une information qui oriente vers un bilan médical, une sexothérapie, ou une réflexion de couple plus large.
Semaine 1: reconnexion non sexuelle
Objectif: remettre de la proximité sans que chaque geste devienne une demande implicite de rapport. Un micro-rendez-vous de 20 à 30 minutes, sans enfants, téléphone éteint, suffit souvent à recréer un « nous ». Ajoutez des touchers non sexuels (dos, épaules) 5 à 10 minutes par jour. Et, si c’est possible, un petit geste sur la charge mentale: se répartir une tâche parentale pour alléger le quotidien. Le désir aime rarement les journées saturées.
Semaine 2: éveil sensuel
Objectif: réhabituer le corps au plaisir sans obligation. Un bain ou un massage mutuel non sexuel, 15 à 20 minutes, peut servir d’entrée. Certaines femmes se surprennent à sentir une détente qu’elles n’avaient plus connue depuis longtemps. Vous pouvez aussi imaginer une « scène sans pression »: un micro-moment de flirt joué, sans objectif d’acte sexuel. Le cerveau réapprend que l’intimité n’est pas un examen.
Semaine 3: exploration légère
Objectif: tester la montée du désir dans des conditions simples, sans performance. Un baiser prolongé, avec la consigne de rester présent et de pouvoir s’arrêter, est souvent plus puissant qu’on ne le croit. Vous pouvez ajouter un jeu sensuel (cartes avec propositions: massage, lecture érotique, caresse) pour remettre de la nouveauté. Si une activité sexuelle a lieu, elle gagne à être courte, orientée plaisir partagé, pas validation.
Semaine 4: consolidation et décision
Objectif: garder ce qui marche, regarder ce qui bloque, choisir la suite. Reprenez la démarche médicale si aucun progrès. Répétez les exercices qui ont eu un effet, même modeste. Puis faites un bilan à deux: qu’est-ce qui a aidé la connexion, qu’est-ce qui a réactivé la tendresse, qu’est-ce qui a ravivé un peu l’érotisme, et qu’est-ce qui, au contraire, a réveillé de la contrainte. Certains couples constatent une amélioration mesurable (par exemple une hausse de 1 à 3 points sur l’échelle de désir, ou une fréquence intime qui remonte), d’autres identifient surtout un besoin d’aide extérieure. Les deux résultats sont utiles.
Et si le désir ne revient pas: options et accompagnements possibles
Parfois, malgré des ajustements relationnels et des essais doux, le désir reste durablement bas. C’est là que la culpabilité devient toxique : elle pousse à se forcer ou à s’enfermer dans le silence. Or, il existe des options, à discuter avec prudence et transparence : un accompagnement en sexologie, une thérapie de couple quand la dynamique relationnelle s’est abîmée (conflits, ruptures de confiance, infidélité), ou une psychothérapie si un trauma, une anxiété, une dépression ou une image du corps très douloureuse pèsent sur la sexualité ; travailler l’estime de soi peut aussi être central. Des approches comme l’EMDR, les TCC de troisième vague, la Gestalt, l’analyse transactionnelle, des approches d’orientation jungienne ou l’hypnose ericksonienne peuvent faire partie d’un parcours, selon les profils.
Il arrive aussi que la meilleure issue ne soit pas de « réparer » le désir, mais de clarifier l’identité et les besoins: explorer l’asexualité ou un fonctionnement à faible désir, puis définir un contrat relationnel respectueux. Certains couples choisissent une sexualité plus rare mais consentie, d’autres renforcent des rituels non sexuels, d’autres encore discutent d’alternatives comme la non-monogamie éthique. Dans tous les cas, la règle est la même: consentement, transparence, règles claires, protections émotionnelles et pratiques. Sans cela, on ne parle pas d’ajustement, on parle de fracture.
- Si vous souffrez (détresse persistante, conflit, solitude): demandez une orientation vers un sexologue ou une thérapie de couple.
- Si votre corps dit non (douleurs, fatigue, changements hormonaux, traitement): commencez par un médecin ou un gynécologue avec une checklist préparée.
- Si votre histoire intime est marquée (trauma, abus, culpabilité): une psychothérapie, parfois avec EMDR, peut être le bon point d’appui.
Une patiente me disait récemment: « Je croyais que j’avais perdu quelque chose d’essentiel. En fait, j’avais surtout perdu du temps, du repos et le droit de ne pas être prête. » Ce déplacement est souvent le début d’un apaisement. Non, vous n’êtes pas « défectueuse ». Oui, il est possible de retrouver une intimité vivante, ou de redéfinir votre couple avec honnêteté, à condition de prendre le sujet au sérieux, sans vous mettre en accusation.
Laisser un commentaire