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Quand une personne avec un trouble de la personnalité borderline (TPB) bascule en crise, les proches se sentent souvent démunis, et parfois terrifiés de « mal faire ». Vous n’avez pas à improviser: avec quelques repères simples, des phrases prêtes à l’emploi et une logique de sécurité, il est possible de désamorcer, protéger et décider rapidement quand demander de l’aide.
En bref
- Sécurité d’abord: évaluer le danger, neutraliser l’environnement, rester présent, et appeler les secours si risque immédiat (ou 31 14 en France pour la prévention du suicide).
- Désescalade: voix basse, lente, posture non agressive, validation émotionnelle, et éviter les phrases qui minimisent (« Tu dramatises », « C’est dans ta tête », « Arrête »).
- Régulation d’urgence: protocoles courts inspirés de la TCD (DBT), notamment STOP, TIPP et le grounding 5-4-3-2-1, avec un repère pratique en 11 minutes.
- Décision: poser quelques questions Oui/Non sur le risque suicidaire et agir selon un seuil simple (surveillance, contact thérapeute, ou secours/hospitalisation).
Reconnaître une crise borderline sans la réduire à « un caprice »
En tant que psychologue, je constate régulièrement une confusion: les proches cherchent « la bonne phrase » pour arrêter la tempête, comme si la crise était un débat à gagner. Or une crise borderline, c’est d’abord un emballement émotionnel et relationnel: instabilité émotionnelle, hypersensibilité au rejet ou à l’abandon, impulsivité, image de soi fluctuante, relations parfois très intenses puis douloureuses. Ce n’est pas « rien ». Ce n’est pas « juste du théâtre ». Et oui, c’est épuisant pour l’entourage.
Dans la crise, vous pouvez voir surgir: panique, colère, honte, désespoir, sentiment de vide, dissociation, et parfois pensées suicidaires ou automutilation. La durée peut aller de quelques minutes à plusieurs heures, voire plusieurs jours. Cette variabilité est déroutante, mais elle donne aussi une piste pratique: suivre le temps, chronométrer, noter ce qui aide. Quand on ne sait plus quoi faire, se raccrocher à un protocole court et répétable évite l’escalade et la lutte de pouvoir.
Les déclencheurs, eux, sont souvent très « humains »: rupture, deuil, conflit, critique, frustration, changement imprévu, pression, maladie ou accident. L’usage de substances (alcool, cannabis, cocaïne, drogues de synthèse) peut rendre la situation plus dangereuse. Sur le plan des causes, le TPB est classiquement présenté comme une interaction entre facteurs génétiques, biologiques (dysfonctionnement limbique et cortical) et psychosociaux (traumatismes infantiles, négligence, violences conjugales, précarité, isolement). Vous n’avez pas à trancher cette question en pleine crise. Votre rôle, là, c’est d’assurer la sécurité et de ramener le système nerveux vers un niveau supportable.
Les 0 à 30 premières minutes: un protocole de sécurité, pas une discussion
Quand la tension monte, notre réflexe est souvent de « raisonner », d’exiger des explications, ou de se défendre. Pourtant, l’un des éléments les plus douloureux que rapportent les personnes en crise, c’est la sensation d’être incomprises au moment où elles ont le plus peur d’être abandonnées. Vous pouvez poser un cadre ferme sans devenir froid, et soutenir sans devenir complice. Tout commence par un ordre des priorités très clair: danger immédiat, environnement, présence, technique, puis seulement sens.
- Évaluer le danger: la personne parle-t-elle de suicide, d’un plan, d’un moyen disponible, d’un passage à l’acte imminent, ou y a-t-il une tentative en cours ?
- Sécuriser l’environnement: éloigner objets tranchants, médicaments, alcool, cordons, fils, produits chimiques, surfaces dangereuses. Verrouiller un accès si nécessaire.
- Rester présent et non jugeant: parler peu, lentement, proposer un endroit plus calme, de l’eau, quelque chose à manger, et demander le consentement avant tout contact physique.
Si vous suspectez une intoxication ou un usage récent d’alcool ou de drogues avec un comportement dangereux, ce n’est plus un terrain de négociation. Vous passez en mode « aide extérieure ». Idem après une tentative ou une automutilation grave: la sécurité médicale prime. Et gardez ce repère simple: si vous ne pouvez pas garantir la sécurité malgré vos interventions, vous n’avez pas à porter cela seul.
Je recommande souvent aux proches un petit rituel de régulation dès les premières minutes: poser un minuteur. Pas pour « minuter » la souffrance, mais pour vous empêcher de vous engluer dans un bras de fer. Le repère « 11 minutes » peut servir de test: on tente une séquence courte, puis on réévalue le risque et la nécessité d’appeler.
Scripts de désescalade: quoi dire, et surtout comment le dire
Soyons clair: votre ton compte autant que vos mots. Une voix basse et lente, des mains visibles, une posture non agressive, une distance qui respecte la sécurité, et l’absence de gestes brusques diminuent l’activation. Dans mon cabinet, une patiente m’avait dit une phrase qui résume tout: « Quand on me parle vite, je crois qu’on veut me contrôler. Quand on me parle doucement, je me sens encore une personne. » Cette nuance change l’issue de certaines crises.

Vous pouvez vous appuyer sur des phrases « prêtes » adaptées au niveau d’agitation:
Agitation légère: « Je te vois en train de souffrir, je suis là pour toi. Veux-tu qu’on s’assoit et qu’on respire ensemble pendant deux minutes ? »
Agitation moyenne: « Ta souffrance est réelle et je veux t’aider à la traverser. Dis-moi ce qui est le plus dangereux maintenant, et qu’est-ce que je peux faire tout de suite pour t’aider ? »
Agitation élevée avec pensées suicidaires ou plan: « Je t’entends, ça semble très sérieux. Est-ce que tu as un plan précis ? Est-ce que tu as les moyens maintenant ? Je ne veux pas te laisser seul(e) , veux-tu que j’appelle quelqu’un avec toi ? »
À l’inverse, certaines phrases mettent de l’essence sur le feu parce qu’elles minimisent ou menacent. Évitez: « Tu dramatises », « C’est dans ta tête », « Arrête ». Même si vous êtes à bout, même si une part de vous pense que « ce n’est pas rationnel ». La crise n’est pas le bon moment pour exiger de la rationalité.
La validation émotionnelle en 4 étapes (simple, efficace, répétable)
Valider ne veut pas dire approuver un comportement dangereux. Valider, c’est reconnaître ce qui se passe à l’intérieur, pour que la personne n’ait plus besoin de crier pour être entendue. La séquence en 4 étapes est une boussole fiable:
1) Observer sans juger: « Je te vois trembler, tu parles plus fort, tu fais les cent pas. »
2) Nommer l’émotion: « On dirait que tu es paniqué(e) , en colère, ou très honteux(se). »

3) Valider la logique de l’émotion: « Vu ce que tu ressens, je comprends que ça déborde. »
4) Rassurer la présence: « Je reste là. On va passer ce moment ensemble. »
Poser une limite sans rompre le lien
Beaucoup de proches ont peur qu’une limite déclenche un effondrement. Paradoxalement, l’absence de limite entretient aussi la panique, car tout devient flou et menaçant. Une limite bien posée peut être très contenante. Procédez en quatre temps : annoncer la limite, dire pourquoi, proposer une alternative, confirmer le lien, tout en cultivant une attitude qui attire le positif.
Exemple: « Je ne peux pas rester si tu me frappes. Je veux que chacun soit en sécurité. Je peux rester si on s’assoit à deux mètres et qu’on respire, ou si j’appelle quelqu’un avec toi. Je tiens à toi, je ne suis pas en train de t’abandonner. »
Régulation d’urgence (TCD-DBT): STOP, TIPP et grounding
La thérapie dialectique comportementale (TCD, DBT) est la thérapie la mieux évaluée pour réduire automutilation et tentatives de suicide. Depuis le début des années 1990, des essais randomisés montrent des effets, avec des bénéfices possibles un an après la fin du traitement. Quand on est proche, l’enjeu n’est pas de « faire de la thérapie à la place du thérapeute », mais d’utiliser des compétences simples qui abaissent l’intensité, le temps que l’aide professionnelle prenne le relais.
STOP (1 à 3 minutes)
Stop: arrêter ce que vous êtes en train de faire (et arrêter de répondre à l’escalade par l’escalade).
Take a step back: prendre du recul 10 secondes.
Observe: observer pensées et émotions 30 secondes, sans agir.

Proceed mindfully: choisir une action délibérée (phrase de validation, éloigner un objet, appeler un tiers).
TIPP (quelques minutes, très concret)
Temperature: appliquer un coldpack 30 à 60 secondes sur le visage ou les mains.
Intense exercise: 1 à 2 minutes de jumping jacks ou montées de genoux.
Paced breathing: 6 respirations lentes sur 60 à 90 secondes.
Progressive muscle relaxation: relaxation musculaire progressive 3 à 5 minutes.
Grounding 5-4-3-2-1 (2 à 5 minutes)
Quand la dissociation ou l’angoisse submerge, revenir aux sensations aide à « raccrocher » le présent. Invitez la personne à nommer: 5 choses qu’elle voit, 4 qu’elle touche, 3 qu’elle entend, 2 qu’elle sent, 1 qu’elle goûte. Parlez lentement, guidez étape par étape.
Fiche express: « TIPP en 11 minutes » pour traverser le pic
Quand vous ne savez plus par où commencer, suivez une séquence minute par minute. L’objectif n’est pas la perfection, mais la répétition.
| Temps | Action | But |
|---|---|---|
| 0 à 1 min | Sécuriser la pièce, posture non agressive, phrase d’accroche | Stabiliser et capter l’attention |
| 1 à 2 min | Coldpack 30 à 60 s sur visage ou mains | Baisser l’intensité corporelle |
| 2 à 4 min | Exercice intense 60 à 90 s, puis respiration guidée 60 s | Décharger, puis ralentir |
| 4 à 7 min | Relaxation progressive 3 min, puis grounding 5-4-3-2-1 | Relâcher et revenir au présent |
| 7 à 11 min | Validation, choix d’une suite, décision d’appel si nécessaire | Passer du pic au plan d’action |
« Votre rôle n’est pas d’éteindre l’incendie avec des explications, mais de ramener du sol sous les pieds: sécurité, présence, et une prochaine action simple. »
Évaluer le risque suicidaire: un mini-questionnaire Oui/Non qui guide vos décisions
Le TPB est associé à un risque suicidaire élevé: certains chiffres rapportent un risque 40 fois supérieur, et environ 8 à 10 % des personnes souffrant d’un trouble de la personnalité borderline meurent par suicide. Face à ces données, beaucoup de proches oscillent entre panique et banalisation. Je précise qu’il est important de différencier: parler de suicide n’est pas « manipuler » par définition, et poser des questions directes n’est pas « donner des idées ». C’est évaluer.

Posez, calmement, ces questions Oui/Non:
Plan précis ? Moyens disponibles ? Intention actuelle ? Antécédents de tentatives ? Timing prévu ? Consommation de substances ? Accès à des objets dangereux ?
Vous pouvez utiliser un scoring simple: chaque « oui » vaut 1 point. 0: surveillance et stratégies. 1 à 2: renforcer le plan de sécurité et contacter le thérapeute. 3 ou plus, ou tentative en cours: appeler les secours et envisager l’hospitalisation. Si la personne a un plan, les moyens, et une intention imminente, vous n’attendez pas la fin des 11 minutes.
En France, retenez le 31 14 pour la prévention du suicide. Et si le danger est immédiat, appelez les services d’urgence. Demander le consentement pour le contact physique reste la règle, mais l’appel à l’aide s’impose si la sécurité ne peut pas être assurée : adoptez des gestes de soutien immédiat.
Comment demander de l’aide sans vous perdre dans le chaos
Beaucoup de proches me disent: « Je ne savais pas quoi dire au téléphone. » Préparer l’appel, c’est déjà reprendre un peu de contrôle. Donnez des informations factuelles: comportement actuel, existence d’un objet dangereux, consommation, antécédents de tentatives, traitement actuel, coordonnées du thérapeute, et ce que vous avez déjà essayé (par exemple coldpacks, TIPP, grounding). Après une hospitalisation, coordonnez avec le thérapeute, mettez à jour le plan de sécurité, et transmettez à l’équipe ce qui aide réellement la personne à redescendre.
Si vous pouvez anticiper en dehors des crises, rédigez un plan de sécurité accessible (papier et numérique) avec: contacts d’urgence, thérapeute, pharmacie, allergies, antécédents, traitement actuel. Certains proches tiennent aussi un journal numérique des signaux, déclencheurs, émotions et stratégies efficaces. Ce n’est pas un contrôle, c’est un repérage précoce.
Prévenir l’épuisement des proches: l’« égoïsme sain »
Vivre au rythme des crises peut abîmer le sommeil, l’alimentation, le lien de couple, la santé. Le paradoxe, c’est que plus vous vous épuisez, plus votre ton se durcit, et plus la désescalade devient difficile. Je parle souvent d’« égoïsme sain »: dormir, manger, bouger, garder un réseau de soutien, préserver des temps off, et parfois vous faire accompagner en thérapie. Ce n’est pas abandonner l’autre. C’est rester capable d’être un repère.
Côté formation, certaines ressources de psychoéducation existent, et la formation des proches améliore significativement les relations et la gestion des crises. Par exemple, AFORPEL propose des sessions pratiques à compter du 8 octobre, avec des dates annoncées: 8 octobre, 5 novembre et 10 décembre prochains, à 30.00 euros par personne et 50.00 euros par couple, inscription sur www.aforpel.org. Un webinaire a aussi été coorganisé le 31 janvier 2024 par La Maison Perchée et Connexions Familiales. Vous n’êtes pas obligé de tout comprendre tout de suite. L’idée est de vous équiper, étape par étape.
Et si vous cherchez des soins au long cours, plusieurs psychothérapies sont citées comme efficaces: TBM, thérapie des schémas, thérapie centrée sur le transfert, thérapie centrée sur les émotions, STEPPS. STEPPS est décrit comme un programme de groupe avec des séances hebdomadaires pendant 20 semaines. La DBT, elle, s’organise typiquement en sessions individuelles et de groupe hebdomadaires, avec parfois du coaching téléphonique, certains programmes évoquant une disponibilité 24 heures sur 24. Les médicaments peuvent être utilisés de façon complémentaire et parcimonieuse (ISRS, stabilisateurs de l’humeur, antipsychotiques de seconde génération) pour des symptômes ciblés, mais ils ne suffisent pas seuls.
Si je devais vous laisser une seule image: ne tournons plus autour du pot, une crise borderline n’est pas le moment de convaincre, c’est le moment de sécuriser, de ralentir, puis de décider. Vous pouvez aimer très fort et appeler à l’aide. Vous pouvez valider l’émotion et refuser la violence. Vous pouvez rester présent, sans rester seul.
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